Et vous n'avez pas quitté de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet!... Vos sourcils se froncent. Vos prunelles s'assombrissent. Vous prenez votre air «gratin», comme dit votre cousine Madeleine. Je vous entends m'interpeller: «Savez-vous bien à qui vous parlez, mon pauvre Monfrey?...» Ai-je été assez sage de me faire dire cette phrase-là de loin, de très loin!—D'autant plus qu'à distance j'ai le courage de passer outre à vos fâcheries, et je répète: «Oui, vous n'avez pas quitté de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet...» C'était certes votre droit. Je tiens à vous déclarer tout de suite que je n'en ai rien conclu, rien, sinon que le serviteur inutile tournait au serviteur ridicule, et j'ai senti s'éveiller en moi la plus injustifiée, j'en conviens, mais la plus douloureuse,—la moins légitime, j'en conviens toujours, mais la plus irrésistible des jalousies. Quand vous avez commencé d'être trop gentille avec moi, l'automne dernier,—à Malenoue, dans ce paisible château où nous villégiaturions ensemble,—je vous ai dit, c'était au fumoir après le dîner: «Prenez garde. Je me connais. Vous allez me rendre amoureux de vous.» Et vous, haussant vos fines épaules,—voulez-vous que je vous décrive cette autre toilette, de velours bleu-paon?—vous avez 7 répondu: «On ne devient pas amoureux de moi.» Je la connais aussi, cette phrase. Permettez-moi—à mille kilomètres—de continuer à penser tout haut. C'est un de ces menus et détestables compromis de conscience familiers aux coquettes loyales. Il y en a. Vous en êtes une. C'est comme si vous m'aviez dit: «Vous êtes averti, mon pauvre Monfrey, que vous perdez votre temps. Quoi qu'il arrive, vous ne me reprocherez rien?... Dans ces conditions-là, s'il vous convient de me faire la cour, à votre aise. Vous ne me déplaisez pas trop dans ce rôle. La preuve, c'est que je ne vous ai pas mis à la porte sur cette demi-déclaration... Mais vous n'obtiendrez pas ça, entendez-vous, pas ça...
2020/10/31 04:49:12




