Extrait: ANGOISSESMa mère était créole, née de parents nobles et haut placés. Comme généralement il arrive dans ces pays, son éducation, quoique soignée, fut assez légèrement traitée - remplie de talents agréables, dansant comme une Terpsichore, pinçant de la harpe comme David, et chantant comme une prima donna, elle obtint de grands succès dans le monde, où elle fut introduite de bonne heure. Sa beauté, sa grâce, son esprit, la faisaient rechercher par un grand nombre d’adorateurs, qui aspirèrent à l’honneur de lui plaire et de posséder sa main - mais un seul pouvait l’avoir, et bientôt son mariage fut célébré avec fracas.On m’a dit qu’à cette époque ma mère était fort jolie. De taille moyenne, gracieuse et rondelette, de jolis yeux bleus vifs et tendres, voilés de longs cils, de magnifiques cheveux noirs, une peau de satin, une charmante bouche, ne contribuaient pas peu à la faire admirer.Amenée en France fort jeune, elle y devint mère de plusieurs enfants, dont je suis la seconde, et, malheureusement pour moi, je perdis, encore en bas âge, un père qui m’adorait. Restée veuve trop jeune, ma mère, après les pleurs de regret séchés, se lança de nouveau dans la vie mondaine, alla en société, au bal, au théâtre, à la Campagne, aux fêtes, ne refusa aucune invitation, reçut chez elle, et fit de nombreuses connaissances qui absorbèrent tout son temps, ce qui lui fit un peu trop négliger les soins et la surveillance qu’elle aurait dû avoir pour ses enfants, que pourtant elle aimait avec passion. Leur éducation, faite à la maison, fut trop négligée, elle ne s’en occupait pas, le soin en était dévolu à des mains étrangères. Son indulgence pour nous était excessive, et je me rappelle que bien souvent nous faisions l’école buissonnière, en nous cachant soit sous les lits, soit dans les armoires, à l’arrivée des professeurs - de sorte que les domestiques, à bout de recherches infructueuses, force leur était d’y renoncer et le professeur de filer.
2020/08/29 03:06:15




